L’Art des Fratellini : passion, innovation et transmission

La loge des Fratellini à Medrano : le trio se prépare, en présence de leurs enfants Victor et Kiko., entre 1914 et 1924

Fonds Fratellini

Originaux et novateurs, ils adaptent à trois le répertoire classique des entrées de la comédie clownesque, habituellement conçues pour des duos. Nourris par leur voyages d’une connaissance du contexte politique, économique et social du temps, ils campent trois figures appuyées sur une typologie sociale qui fait mouche. François, le Blanc, est une manière d’aristocrate raffiné et autoritaire, élégant et habile, dans la lignée des fous de cours et des fools professionnels. Paul, en premier Auguste, est la caricature du bourgeois, en redingote et chapeau claque de notaire aux chaussures suspectes. Albert, en second Auguste est une sorte de croisement du clown  élisabéthain (le clod, le rustic, le « bouseux », le « plouc ») et d’un masque antique en même temps que précurseur du tramp américain, aux oripeaux improbables et au maquillage presque abstrait, contrasté comme un masque chinois.

Le trio s’inscrit dans la généalogie clownesque. Créant deux nouvelles entrées par  mois, ayant exercé de nombreux métiers du cirque et dotés d’une forte expérience de la vie, leur jeu clownesque se fonde sur un rapport intime au public, improvisant avec lui et bien sûr entre eux. Faire rire est pour les « petits frères » un jeu. Ils créent leurs maquillages et leurs costumes, ou les confient aux plus grands créateurs. Ils multiplient les accessoires et trucages, objets détournés de leur usage premier, perruques rotatives, chaise bondissante et autres effet spéciaux, comme la hache plantée dans un crâne ou l’écartèlement d’Albert, comique autant qu’horrible. « Les hommes rient en dévorant les hommes » avait dit Foottit [4] ; et les Fratellini assument dans leurs farces macabres, leur mission de clowns: conjurer par le rire, la mort qui rôde partout au cirque, comme dans nos vies.

PDF. Les Fratellini. Portraits

 Jacob, Pascal  oct.-97 Arts de la piste

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Clowns et emblèmes de modernité

Le Trio Fratellini, entrée des pompiers, début, Groningen, Pays-Bas, 1935.

Fonds Fratellini – Fotopersdienst  » Noord »

Leurs entrées clownesques ont parfois la durée d’une pièce en un acte. Ils attirent à Medrano le public populaire aussi bien que les intellectuels et artistes de toutes disciplines. Ils inspirent. Jean Cocteau écrit pour eux un ballet-pantomime, Le Bœuf sur le toit, en 1920, sur une musique de Darius Milhaud et des décors de Raoul Dufy. Des hommes de théâtre les érigent en modèles : André Antoine, Firmin Gémier, Charles Dullin, Jacques Copeau.

Comme avant eux Chocolat ou Geronimo Medrano dit « Boum-Boum » [5], ils assurent leur « réclame » dans les livres et périodiques, sur des affiches ou des objets publicitaires.

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PDF. Une entrée des Fratellini à Médrano...

  Vesque, Marthe ; Vesque, Juliette  oct.-97 Arts de la piste

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Le Trio Fratellini en tournée dans divers hopitaux et institutions pour enfants.

Fonds Fratellini

Mais si leur succès leur apporte gloire et fortune, leur implication sociale est forte. Dans les pas de Chocolat, ils se produisent pour des représentations de charité et dans les hôpitaux, pour les soldats en permission et leurs familles, dans les usines.

Le génie des frères Fratellini est d’avoir innové sans rien renier de la transmission familiale ni de l’apprentissage par la pratique, à partir d’un corpus traditionnel.

La solidité de leur technique et leur connaissance profonde du cirque et du public, leur ont permis de mettre en phase leur art et leur époque, s’intégrant aux courants esthétiques du temps, comme artistes, clowns et créateurs modernes.

On les retrouve dans Rêves de clown, que René Henrion réalise sous leur direction en 1924. Dullin et Copeau puis après eux Lecoq ne s’y trompèrent pas, en préconisant, après Meyerhold, le renouvellement du jeu théâtral par le cirque. Cette intuition visionnaire du retour aux sources théâtrales du clown, annonçait le renouvellement du cirque par le théâtre des années 1970 qui virent naître les deux premières écoles de cirque occidentales en France, au moment même où des étudiants en théâtre de Saint Petersbourg, dont un certain Slava Polounine, renouvelaient, eux aussi l’art et le répertoire du clown.


[4] Voir article de Pascal Jacob « Rire ? », in Nathalie Vienne-Guerrin, Philippe Goudard, Figures du clown sur scène en piste et à l’écran, Montpellier, PULM, 2017.

[5] Voir l’article de Marie-Eve Thérenty, « Medrano (Boum-Boum). Construction d’une figure médiatique », in Nathalie Vienne-Guerrin, Philippe Goudard, Figures du clown sur scène en piste et à l’écran, Op.cit.

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