Le monde sur écoute

La création musicale et sonore en espace public

Un parcours découverte écrit par Anne GononLogosSACDCopiePrivee

En partenariat avec la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

Introduction

Lieux publics & Cie, Champ harmonique, Martigues, 2010

Vincent Lucas & Levillagedesfacteursdimages.org

La ville est éminemment visuelle. Des images, omniprésentes, s’imposent à nous quand on la parcourt : les publicités et enseignes mais surtout le spectacle permanent de la vie de la rue. Parallèlement, ses représentations dans la peinture, la photographie ou encore le cinéma ont intégré l’imaginaire collectif. On y pense moins mais la ville est aussi résolument sonore. Elle résonne à nos oreilles et la rumeur urbaine, pour qui prête l’oreille, peut s’écouter comme une musique. Cet environnement sonore marque profondément notre perception du monde. Il n’échappe pas aux artistes qui s’en saisissent et en jouent. Venant d’horizons extrêmement divers (musiciens, auteurs, metteurs en scène, plasticiens…), ils multiplient les dispositifs, nous proposant des expériences d’écoute parfois aussi atypiques que stimulantes. La création musicale et sonore en espace public s’est considérablement développée depuis le début des années 2000, jusqu’à donner jour à un paysage d’une grande richesse en termes d’esthétiques et de formes.

Petites musiques de rue

Présente au sein du mouvement du théâtre de rue qui émerge dans les années 1970, la musique y est très théâtralisée. Cette mise en scène de l’écoute de la musique, loin de l’écrin protecteur de la salle, reflète l’attention portée par les musiciens à la relation au public. Qui pense « musiques de rue » pense inévitablement aux fanfares, dont certaines sont passées maître dans l’art de jouer hors les murs. Avec L’Avant-Garde républicaine (1987), Musicabrass excelle dans le détournement des codes historiques de la fanfare, dans l’improvisation au contact de la rue, des incidents et surprises acoustiques. Outre le contact avec les spectateurs, c’est la capacité à intégrer l’acoustique des lieux et l’environnement sonore qui fait la force des prestations de certaines fanfares, associés à un répertoire original.

PDF. Du rififi dans les fanfares

Gérard, Naly juil.-09 Stradda

Voir sur rueetcirque.fr

La Compagnie du Coin et son Espérance de St-Coin,  Les Branks et La Sainte Cécile de la compagnie Azimuts ou encore Le Fanfare Ballet (créé en 2004 par la fanfare Auprès de ma blonde associée aux danseurs de l’Association K et Pierre Pilatte de la Cie 1 Watt) et le SNOB avec Glissssssssendo (2007) renouvellent le genre, flirtant parfois avec le théâtre d’intervention. La compagnie Les Grooms popularise quant à elle l’opéra de rue (de Mozart dans La flûte en chantier au Rigoletto de Verdi), joué aux cuivres.

Les années 1990 sont marquées par de puissants spectacles musicaux. Métalovoice frappe les esprits avec Espèce H – mémoire vivante (1998), parangon d’une écriture plurielle où la musique, le texte et les images composent une symphonie pluridisciplinaire. Aux côtés de Décor Sonore, cette compagnie s’associent à Oposito pour la création de Transhumance, l’heure du troupeau (1997), déambulatoire musical et scénographique s’achevant par un concert d’un orchestre philharmonique en plein air. C’est l’ère des grands formats, exercice auquel Décor Sonore est rompu. Cette époque semble aujourd’hui révolue, même si des compagnies comme Puce Muse font des concerts en espace public associant images et sons leur spécialité et que Rara Woulib dépoussière le genre « déambulatoire musical » depuis Deblozay (2012).

Les mutations de la musique hors les murs s’expliquent aussi par une révolution technologique, la spatialisation, qui ouvre des perspectives nouvelles. Les productions des compositeurs Karlheinz Stockhausen et Iannis Xenakis y ayant recours dans les années 1960 et 1970 ont une influence décisive. Ces deux artistes investissent des lieux autres que la salle de concert et en perturbent délibérément les codes, bouleversant notamment la configuration instrumentistes-spectateurs. Le duo de Décor Sonore fera lui aussi un usage novateur de la spatialisation, en particulier avec la création des Corps Sonores (1992), multipiste octophonique spatialisé et mobile harnaché sur les épaules de comédiens, qui prendront vie dans le spectacle Le Cinématophone (1994), première collaboration avec Oposito.

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