Le monde sur écoute

Vers un art sonore contextuel

Luigi Russolo, «Intonarumori», 1914

Luigi Russolo

Ces expérimentations sont fortement marquées par une mutation de la musique elle-même, dans sa production comme sa réception. Les contours de la musique se redéfinissent sous l’influence grandissante de l’intégration des bruits. Pour les artistes évoluant dans l’espace public, c’est la prise en considération d’un « déjà là sonore », le « paysage sonore » rendu célèbre par le compositeur et enseignant canadien Raymond Murray Schafer qui marque les esprits, et bientôt les pratiques, avec la publication, en 1977, de son livre The Tuning of the World, traduit en français sous le titre Le paysage sonore, Le monde comme musique[1].

 

L’intégration des bruits et, plus largement, l’attention portée à l’environnement sonore, n’est pas nouvelle dans la musique. En 1913, le peintre futuriste Luigi Russolo publie un manifeste devenu culte, L’Art des bruits, qui donne son nom au mouvement « bruitiste ». Russolo, désolé par l’art musical qui lui semble alors totalement hermétique aux nouvelles sonorités de la société industrielle en plein essor, engage les musiciens à « rompre à tout prix ce cercle restreint de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits »[2]. Russolo met au point des bruiteurs, instruments chargés de reproduire les sons du monde industriel. Dans la droite lignée de Russolo, Pierre Schaeffer provoque une nouvelle révolution en 1950. En inventant la musique dite « concrète », il tire parti de l’enregistrement pour intégrer dans la musique des sons issus du réel. La musique électro-acoustique se passe désormais d’instruments et d’instrumentistes.

La notion de musique s’en trouve élargie, tandis que son périmètre s’agrandit grâce à la diffusion via les haut-parleurs et que l’attention portée au déjà là sonore s’amplifie. L’incontournable compagnie Décor Sonore illustre cette mutation aussi bien technologique que conceptuelle. La compagnie crée en 1998 La Petite Bande passante[3], « octuor vocal urbain et mégaphonique », invitation à découvrir en direct la musicalité de la rumeur urbaine principalement au travers de la voix, relayée par un mégaphone. Aux antipodes des concerts grand format du début de la décennie 1990, Décor Sonore accompagne là les spectateurs dans une attention affûtée à l’environnement. Même principe quatorze ans plus tard avec Urbaphonix (2012), un quatuor de techniciens-musiciens hybrides dotés d’un système sonore mobile autoporté qui captent les sons en direct ou en provoquent eux-mêmes, tirant parti d’un instrumentarium qui va du poteau de feu tricolore à la fermeture éclair d’un sac à dos de spectateur.

PDF. "La Petite Bande passante" de Décor sonore

Dicale, Bertrand juil.-99 Rue de la Folie

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Entre temps, Michel Risse s’est lancé, au début des années 2000, dans Instrument|Monument, série de concerts qui, comme leur titre l’indique, transforment des bâtiments en instruments percussifs grâce à des microphones de contact[4]. La série Instrument|Monument[5] incarne ce que Michel Risse désigne comme un « art sonore contextuel ». « Aujourd’hui, écrit-il dans un article, à chaque production (…), je ne peux imaginer le moindre son, la moindre suite de notes, sans me demander où, avec quoi, pour quoi et pour qui cela se déroulera. »[6] Cette musique à « l’air libre », pour reprendre les termes de Claude Debussy qui appelait de ses vœux une telle musique, est celle de musiciens libérés des conventions et codes, qui font du contexte (topographique, historique, social, humain, etc.) le ferment même de leur création. A l’image du compositeur Nicolas Frize, qui ne crée que des pièces uniques, fruit de longs temps de résidence dans des endroits très divers, notamment des lieux de travail (usine PSA, La Poste, Les Archives Nationales).


[1] L’ouvrage a fait l’objet d’une réédition en français en 2010, aux éditions Wildproject (http://www.wildproject.org/schafer-paysage-sonore).

[2] Luigi Russolo, L’Art des bruits, textes établis et présentés par Giovanni Lista, L’Âge d’homme, Paris, 1975, 2001, p.37

[3] Bertrand Dicale, « La Petite Bande passante de Décor Sonore », Rue de la Folie, HorsLesMurs, Paris, n°5, juillet 1999

[4] Les microphones de contact captent les vibrations d’un matériau solide. Elles sont converties en un signal qui permet de restituer un son audible, qui peut être amplifié ou enregistré. Les instrumentistes semblent littéralement jouer des monuments.

[5] Voir le mémoire d’Hélène Doudiès, Transformer l’écoute ? Instrument|Monument ou l’expérience dans le domaine des arts de la rue du compositeur Michel Risse et de la compagnie Décor Sonore, Master 2 en musicologie, Université de Toulouse – Le Mirail,  2012

[6] Michel Risse, « Un art sonore contextuel », Filigrane. Musique, esthétique, sciences, société. [En ligne], Numéros de la revue, Musique et lieu, mis à  jour le : 01/06/2011, URL : http://revues.mshparisnord.org/filigrane/index.php?id=293.

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