Le monde sur écoute

Une écoute augmentée

La notion d’écoute occupe une place centrale dans ce paysage si multiple de la création musicale et sonore en espace public. Elle y prend un triple sens. Tout d’abord, l’écoute de ce que les artistes nous donnent à entendre devient centrale dans l’expérience esthétique. Alors que l’image règne en maître, faisant de la vision notre sens apparemment premier, l’ouïe est projetée sur le devant de la scène, nous obligeant à une redistribution perceptive stimulante. Ensuite, qu’il s’agisse des fanfares, de spectacles musicaux ou d’installations plastiques, ces expériences auditives amènent toujours le spectateur-auditeur à conscientiser l’écoute de son environnement, le déjà là sonore évoqué. Enfin, ces propositions introduisent une approche d’ordre éthique et philosophique sur notre rapport à cet environnement sonore et, plus encore, aux bruits d’autrui – ceux que, bien souvent, l’on considère avant tout comme des nuisances. Les artistes plaçant le son et la musique au cœur de leur démarche artistique nous proposent ainsi une écoute augmentée.

PDF. À l'écoute du monde

Gonon, Anne janv.-13 Stradda

Voir sur rueetcirque.fr

Dans ce mouvement sonore qui s’est considérablement accéléré depuis le début des années 2000 – à l’image d’une évolution plus globale de la question du son dans la société – il est difficile d’échapper au phénomène, que certains être « une mode », du casque. Les spectateurs sont de plus en plus souvent appareillés. Hervé Lelardoux, auteur metteur en scène directeur du Théâtre de l’Arpenteur, fait figure de pionnier en la matière. Avec WALKMAN 1. (2002), il crée un théâtre sonore portatif qui propose au spectateur de partir en balade avec un guide qu’il entendra uniquement au casque. Une dérive dans un quartier s’amorce, ponctuée d’anecdotes inventées par l’auteur ou tirées d’histoires locales.

PDF. Ville et mémoire selon Walk Man

ACS-1 et JB 2004 Acontresens

Voir le document

Cette utilisation théâtrale du son a, depuis, été déclinée par d’autres équipes, comme le duo Célia Houdart et Sébastien Roux, qui revendiquent de flirter avec l’art radiophonique tandis que le Begat Theater (Histoires Cachées, La Disparition) assume une influence très cinématographique. Avec La Disparition, le Begat Theater franchit le cap de la création transmedia, le spectateur se voyant confier un smartphone qui vient en complément de la bande-son, réécrite à chaque nouveau parcours.

VIDEO. Begat Theater. La disparition

2016 00:10:25 Doulis, Dion

Voir le document

Nathalie Dona / Espaces Sonores

Pour Stéphane Marin, fondateur de la compagnie Espaces Sonores, le casque est un moyen de proposer une expérience de phonographie[8] au cœur du réel. Sa création re_COMPOSED re_ALITY (2016) est emblématique des mutations de la création sonore en espace public. Les auditeurs sont embarqués dans un parcours, aux côtés d’un preneur de son muni d’une multitude de micros, et d’un compositeur, Stéphane Marin lui-même, équipé d’un ordinateur posé sur une petite tablette portative devant lui. re_COMPOSED re_ALITY allie une démarche de mise en écoute de l’environnement et l’art du field recording donné à entendre en live.……………

…………..

Le collectif Ici-Même [Gr.] a poussé à son paroxysme ce principe de l’écoute de l’environnement avec Les concerts de sons de ville. Les spectateurs-auditeurs parcourent la ville, les yeux fermés, guidés par un membre de l’équipe qu’ils ne verront jamais. Ils procèdent alors à une composition totalement subjective du réel sonore donné à entendre à l’état brut. Pour Ici-Même [Gr.], au-delà d’une sensibilisation à la poésie de la rumeur sonore urbaine, il s’agit d’alerter tout un chacun sur la qualité des environnements sonores et sur leur colonisation par des sons et bruits qui nous sont imposés, attestant d’une emprise sur nos oreilles que la journaliste Juliette Volcler qualifie de « marketing sonore »[9]. Le dispositif Les concerts de sons de ville met ainsi en évidence que la création musicale et sonore dans l’espace public revêt un double enjeu politique : interroger notre schéma perceptif vampirisé par l’image et réveiller notre relation, anesthésiée, au monde qui nous entoure.

PDF. Explorateurs d'étrangeté

Bordenave, Julie oct.-08 Stradda

Voir sur rueetcirque.fr


[8] La phonographie, littéralement « l’écriture du son » capture des instants sur le vif, comme la photographie. Proche de la musique concrète et du field recording, elle se distingue de l’exercice du reportage radiophonique par son expressivité artistique, un montage qui introduit un pur travail sonore et, in fine, la création de pièces autonomes, transcriptions sensibles de l’immersion d’un artiste dans un milieu.

[9] Volcler Juliette, « Le marketing sonore envahit les villes », Le Monde Diplomatique, août 2013

Pages: 1 2 3 4 5