Les Femmes sont-elles des clowns comme les autres ?

Un parcours découverte écrit par Delphine CézardLogosSACDCopiePrivee

En partenariat avec la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

Introduction

Proserpine - 7 clowns, 7 jours, 7 familles à Calais, 2012

François Van Heems

Dans le savoir populaire, dans l’imaginaire collectif ainsi que dans les représentations sociales et artistiques, le clown est un homme. Il convient alors de se demander à partir de quoi cette représentation prend son essence mais aussi comment elle se traduit concrètement et artistiquement pour les clowns d’aujourd’hui. Comment les femmes ont-elles investi l’art clownesque ? Autrement dit : les femmes sont-elles des clowns comme les autres ?

Si le clown a longtemps été l’emblème du cirque, et que ce dernier était un homme, quel est le parcours de la femme au cirque ? Existait-il des femmes clowns ? Comment faisaient-elles ?

Certainement que la réponse à cette question fait écho à la place de la femme dans l’art et plus largement dans la société. Il convient de considérer alors également le rapport social entretenu par les hommes et les femmes avec le rire. S’il existe une manière genrée de rire, et qu’il possède une traduction et un impact social, que signifient ces connotations au regard des pratiques du clown ?

Ces diverses approches amènent à percevoir les difficultés des parcours des femmes clowns. Pourtant si aujourd’hui elles sont nombreuses à pratiquer, peut-on encore constater des inégalités entre les clowns hommes et femmes ?

Au-delà de ces inégalités, les pratiques clownesques possèdent dans leurs manières d’exister et par leurs propositions artistiques la capacité de traiter de questions sensibles et de subvertir les données sociales convenues et trop évidentes.

La place de la femme au cirque

Historiquement, l’accès des femmes à la création artistique a toujours été limité. Pendant longtemps la femme a été traitée comme une figure privilégiée du sacré notamment en lien avec des postures passives inspirantes : muses, saintes, promises, déesses, madones. Si l’homme est associé à la force, au génie, à l’énergie créative, la femme est perçue comme étant douce et passive. Ce n’est qu’à partir du XVIème siècle en Occident que certaines femmes, souvent filles d’artistes ou dans le besoin financier, embrassent une carrière artistique et qu’à la fin du XIXème siècle que des artistes féminines commencent à être reconnues. Au cours des années 1970, courants intellectuels et recherches universitaires s’interrogent sur les modalités d’accès au talent, sur la construction des réputations ainsi que sur les représentations hommes/femmes. La sociologue Ann Oakley [1] opère une distinction entre sexe et genre émettant l’hypothèse que la féminité et la masculinité sont des données socialement élaborées, reproduites et transmises par l’intégration des valeurs et des habitudes inhérentes au processus de socialisation. Au cirque traditionnel, le clown a été représenté par des hommes (Foottit et Chocolat, Grock), reléguant les femmes à certains rôles définis tels que celui de l’écuyère danseuse qui incarnait la domination du corps de l’animal, la beauté et le prestige. Lorsque les femmes se trouvaient habitées du désir de devenir clown, il leur fallait avoir recourt à des stratagèmes, comme par exemple incarner le personnage du clown blanc comme ce fut le cas pour Lulu Crastor en Angleterre, Lonny Olchansky en Allemagne et Miss Loulou en France. Le clown blanc possède en général une image soignée avec un luxueux costume blanc représentant la raison et la sagesse. Il opère un contraste, propre au rôle de faire-valoir, avec le personnage de l’auguste, décousu, marginal et maladroit, qui devient alors par le processus artistique d’inversion des valeurs l’objet des attentions et de l’appréciation générale. De fait, cette posture correspondait aux stéréotypes de la femme, associés à la bienséance et à la morale mais aussi à un rôle mineur de soutien. Pour toutes ces raisons, l’intégration des femmes dans les mondes de l’art a pendant longtemps été facilitée par la présence d’un vecteur masculin à l’instar de Mme de Cairoli qui est devenue « comédienne » auprès de son mari. De la même manière, il est dit de Mlle Flora Fernando qu’elle « accepta de devenir clownesse », laissant supposer qu’elle se défendait de voir cette position comme une vocation [2]. Bien que cette situation fût souvent identique pour les hommes, aucune femme n’a eu de véritable renommée ni même une pratique régulière et assumée. Certaines femmes même, pour avoir accès à une pratique artistique reconnue, comme Annie Fratellini, ont dû camoufler leur identité sexuelle. Elle témoigne en effet qu’il lui fallait « faire disparaître la femme dès que [elle] évoquai[t] le clown », confirmant la nécessité de travestir son genre pour exercer l’art du clown [3].

VIDEO. Duo clownesque : Annie Fratellini et Pierre Etaix

00:03:29 ORTF

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PDF. La Dame du cirque

Jacob, Pascal oct.-97 Arts de la piste

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[1]OAKLEY Ann, Sex, Gender and Society. London: Temple Smith. 1972.

[2]TRISTAN Rémy. Les Clowns. Paris : Grasset, 2002, 487 p.

[3]FRATELLINI Annie. Destin de clown. Lyon : La Manufacture, 1989, 193 p.

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