Les Femmes sont-elles des clowns comme les autres ?

Le Rire : masculin ou féminin ?

Le rire est présent de manière duelle dans les représentations. Il apparaît premièrement comme bénéfique en tant que preuve d’intelligence suprême. Aristote juge que, dans une mesure correcte, le rire est profitable à l’esprit de l’homme, et Hippocrate [1] développe une inversion des valeurs en faveur du rire et de la folie. Par ailleurs, le rire peut être perçu comme excluant puis dangereux car reposant sur l’aspect trivial d’un laisser-aller corporel et intellectuel associé au manque de maîtrise du corps que véhicule la notion de sexualité. Les stéréotypes du rire et de la femme mis en association donnent à voir sa bassesse intellectuelle dans le cas où elle rit bêtement, et/ou morale dans le cas où elle se fait malfaisante. En outre, le rire a su cristalliser un certain nombre de pratiques sociales dont beaucoup participent à la création et au maintien de la typification des sexes en genres. Si la femme est passive et l’homme actif, la femme réceptive et l’homme producteur, il en va de même pour leur pratique du rire. Le stéréotype de l’homme veut qu’il produise et influence son propre rire, mais aussi le rire des autres tandis que les femmes ont intégré dans leur socialisation l’habitude de ne pas se considérer comme de bonnes productrices d’humour. Les connotations attribuées à la féminité ne se rapportent pas à un rire spontané mais distingué, ni à sa production, mais à sa consommation. Ce conditionnement du rire, en relation avec les genres et leur distinction, a contribué à détourner la femme du clown. Le système de référence genré force l’écart entre la grossièreté, la dépravation, rattachées à la figure du clown, et la maîtrise, la beauté, la perfection, demandées à la femme. Selon ces caractéristiques imposées, les femmes sont difficilement assimilables à la figure clownesque qui invite à l’exhibition des faiblesses du corps et de l’esprit, à la transgression des valeurs proposées comme acquises, à une certaine insolence. Dans ce cadre normatif, si la femme se conforme à son rôle, il lui est inutile de faire rire, et si elle s’y risque tout de même, c’est qu’elle n’est pas vraiment femme. De fait, un troisième stéréotype se crée selon lequel la femme drôle est donc nécessairement laide ou lesbienne, quand elle n’est pas masculine. En outre, la figure de la lesbienne propose une remise en question des genres et de leur classification, qui l’amène à pouvoir correspondre avec le clown qui se veut étranger à la stabilisation et à la typification des données sociales. Puisque selon ces représentations il ne sert à rien d’être drôle à moins de n’être pas belle, il peut aussi être gênant de concevoir une femme clown très belle, puisqu’elle représente alors un danger pour l’archétype féminin.

PDF. Qu'est-ce qu'être clown ?

Billaud, Antoine ; Guy, Jean-Michel févr.-01 Arts de la piste

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SON. Emission Le Grand Bain. La face cachée des clowns

Sonia Devillers / France Inter 00:39:49

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État des lieux

Le monde du clown, basé en de nombreux points sur le principe de liberté, est un monde au sein duquel il est difficile de se figurer des inégalités et ce, d’autant plus qu’aujourd’hui il y a une majorité de femmes pratiquant le clown. Par exemple, au Samovar – école pour les clowns, burlesques et excentriques – les classes, à l’image des différents stages et cours observés, comportent une majorité de filles.

En effet, elles sont de plus en plus nombreuses à s’intéresser à la pratique du clown, à tel point que les hommes deviennent parfois rares, notamment dans les associations de clowns à l’hôpital. Les stéréotypes de la femme prévenante et délicate, dans un rapport maternel et particulier avec l’enfant, contribuent à justifier cette lacune masculine dans la profession. De même, les propriétés valorisées dans les stéréotypes masculins, telles que l’ambition ou la carrière, ne correspondent pas avec cette profession (seule Caroline Simonds, qui a importé des États-Unis le concept de l’association Le Rire médecin connaît une certaine notoriété).

Pourtant, aujourd’hui, bien que les femmes pratiquent davantage, que ce soit en amateurs et dans les cours professionnels, elles sont moins nombreuses sur le marché du travail. Ainsi, les postes importants tels que ceux de directeurs, metteurs en scène, ou encore les grands noms de clowns, correspondent à des hommes. S’il existe aujourd’hui par exemple un lieu de formation dirigé par une femme ; Francine Côté, à Montréal (Québec, Canada), les lieux dédiés en France sont représentés par des hommes même si de nombreuses femmes sont à leur côté. Si aujourd’hui la femme a l’air d’avoir toute sa place au sein du monde des clowns, ne serait-ce qu’en termes quantitatifs, il reste des traces d’inégalités dues à un passé proche. Les avantages de salaire, la priorité du marché et la notoriété sont encore plus faciles d’accès pour les clowns de sexe masculin. Aujourd’hui, les clowns hommes se mobilisent autant que les femmes autour de ces questions. Par exemple, Gilles Defacque, en tant que Directeur du Prato, justifie la naissance de son festival destiné aux femmes : « Elles en rient encore », par son intérêt pour la condition sociale de la femme. Selon lui, s’il convient de développer un festival dédié aux femmes clowns, c’est parce que leur visibilité sociale est moindre. Si le fait de s’interroger sur la place de la femme, plus largement du genre, est quelque peu convenu, cela permet toutefois de comprendre les nombreux changements au sein du monde du clown mais aussi de redonner aux femmes qui marquent l’histoire clownesque, une certaine visibilité.


[1]HIPPOCRATE. Sur le rire et la folie. Paris : Rivages, 1989, 103 p.

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