De la pensée à l’acte de création. Sur les traces du « chemin perdu » de Plume

Un auteur, un cirque : la naissance du « style » Plume

De la marge à la légitimation

De 1984 à 1988, le Cirque Plume se distingue à peine des petits cirques itinérants, encore partagé entre les animations de rue et les spectacles sous chapiteau. Les 8 artistes du noyau fondateur, tous autodidactes des arts du cirque, ont rapidement besoin de se lier « aux vrais circassiens ». C’est une fil de fériste qui est embauchée comme première artiste extérieure pour la création de « Amour, jonglage et falbalas (84) », un spectacle fragile, amateur, innocent.[5] Portée par la volonté de mélanger théâtre et cirque, avec la présence structurante de la musique et du chant [6], la troupe fonctionne à l’instinct dans une utopie libertaire et dans une économie solidaire en se partageant tous les rôles.

Suite à la création en 88 de « Spectacle de cirque et de merveilles », la troupe, soutenue par l’Etat, se professionnalise et précise son style en organisant ses créations autour de thématiques qui trament le fil rouge d’un poème plutôt que d’un récit.  No Animo Mas Anima, en 1990,  marque une étape décisive dans l’histoire du Cirque Plume. Cette création, qui accède au statut d’œuvre signée par un auteur, se libère des us et coutumes de la tradition circassienne. Elle travaille à faire de chaque artiste l’interprète de ses propres rêves [7], abandonne la structure séquencée par numéro, rompt avec l’esthétique clinquante en jouant avec le noir et le blanc, les ombres, le rond rouge (symbole poétique récurrent) et renonce à la présence des fauves. Avec espièglerie, le Cirque Plume fait toutefois réapparaître la « bête » avec l’acrobate zoomorphe Cyril Casmèze, qui parodie à merveille, sous le fouet d’une maîtresse femme au corps érotique, les exercices conventionnellement pratiqués par les animaux. Sans prétendre à une quelconque avant-garde, le Cirque Plume revendique une filiation avec la tradition qu’il ingère et s’approprie dans un mélange d’admiration, d’audace et d’humour pour se forger une identité inédite et surprenante, ligne de vie appliquée à toutes les créations.

Les partis pris formels du cirque Plume : esthétique et écritures

Une esthétique des « petits riens » : la scénographie, construite à partir de matériaux simples (voiles, cartons, verre, tulles, caisses en bois,…) et d’objets ordinaires récupérées et détournés de leur fonction ordinaire, crée en synergie avec les arts du cirque et du spectacle un basculement du quotidien vers le merveilleux. Exemple: la séquence des métronomes dans « Plic Ploc » (2004-2008)

La boîte noire : Tant pour des raisons techniques qu’esthétiques, le cercle est banni des réalisations qui se développent sur un espace frontal pour pouvoir introduire des ombres chinoises, des effets d’optique et favoriser le déplacement de l’orchestre formé par la quasi-totalité des artistes polyvalents, tout à la fois circassien et musicien. L’espace est pensé comme un acteur à part entière du spectacle dont tous les composants (acteurs, musiques, rythmes, matières, couleurs, formes, mouvements ou gestes de cirque) participent à la création d’un poème polysémique. L’imbrication de tous les éléments sujets à des métamorphoses successives tend à réveiller par leurs effets insoupçonnés l’imaginaire et les émotions des spectateurs.

PDF. La boîte noire

Kudlak, Bernard janv.-11 Actualité de la Scénographie

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La ligne claire : Les numéros circassiens qui ne sont pas conçus comme une fin en soi sont intégrés dans des tableaux complexes qui, avec la musique, composante à part entière des spectacles, s’esquissent, se suivent ou s’enchaînent, comme dans un rêve, selon une secrète logique d’associations d’idées, d’assonances d’images, de jeux de mots ou d’objets. Ce foisonnement obéit à un langage graphique qui cherche la netteté et la continuité d’un même trait. L’espace n’est jamais laissé vacant. Les artistes se passent le relais en permanence pour que celui qui entre, poursuive ce qui a été construit en apportant à travers sa discipline et sa personnalité son propre registre. Le non-sens, le burlesque, le besoin de se rassembler collectivement en musique ressurgissent sans cesse pour que le spectacle garde sa dimension ludique et festive, ferment même de l’esprit de Plume.


[5]   Plic Ploc, carnets de création. Ed. du Layeur 2006

[6]   COLLECTIF, GUY Jean-Michel (dir.) Avant-garde, Cirque !: les arts de la piste en révolution. Ed.  Autrement (2001)

[7]   Jules Cordières, La fête, cette hantise. Autrement n°7, 1976

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